Lettre au Provéditeur-éditeur sur quelques équations morales

Monsieur,

J′ai tenté depuis des semaines d′apporter au numéro que vous pressez une contribution valable, mais la sécheresse glaciale (si l′on ose préciser qu′il s′agit de glace sèche) de mon esprit n′a d′égale que la rigidité difforme de mes méandres cérébraux, et vous concevez que le tourbillon nerveux qui fait la force ordinaire de mon raisonnement se trouve quelque peu désorienté à suivre ces grandes voies rectilignes et désolées ; aussi, je n′ai pu accoucher que de quelques crottes intellectuelles des plus minables, encore qu′elles se trouvent rayées en hélice, ce qui peut surprendre. J′étais sur la voie de découvertes fructueuses concernant Dieu et son calcul, mais une équation de base me manque encore ; j′ai, cependant, abordé brusquement, un matin, une venelle étroite qui me semble pouvoir receler quelques fructueux développements. J′inclinerais à croire qu′il s′agit de morale, et je vais vous proposer telles quelles mes premières remarques. Il se peut que d′éminents pataphysiciens, moins touchés que moi par le piripipiose de l′hiver, (qui me paralyse, il faut l′avouer) y trouvent un point de départ à quelques exercices scientifiques de bon goût.

C′est encore une fois la Sagesse des Nations que j′ai mise à contribution. Ce réservoir inépuisable de matière pataphysique est une gamelle où je patouille avec une joie toujours neuve, et ma (modeste) découverte de ce jour me fut peut-être soufflée par la vue du chat de la maison (un chartreux écouillé mais fort sympathique) qui me remit sur la piste d′un vieux proverbe désuet, usé jusqu′à l′âme et qui ne semblait plus devoir rendre d′ultérieurs services (est-ce un service qu′il m′a rendu, voilà le point en débat, mais je m′attarde en parenthèses et je vous fais languir, pardon, monsieur).

A bon chat bon rat

peut donc paraître d′une nouveauté restreinte, mais se prête, vous l′allez voir, à de mirificques transformations. Je revins d′abord à la jarryque conception du rastron et rétablis le chapistron. A bon chapistron, bon rapistron, me dis-je (et par suite, A mauvais chapidem, mauvais rapidem, mais nous nous bornerons ici à des bouleversements substantifs). Puis, la lumière se fit, (dans les quinze watts, car je ne suis pas riche), et je me dis que l′" at " pouvait sans inconvénient être retranché des deux termes de cette sorte d′égalité (il me semble avoir précisé, voire démontré quelque part, que les combinaisons lettriques des mots sont additives ; et l′on omet les signes + pour simplifier une écriture qui sans cela ne manquerait pourtant point de grandeur, mais, monsieur, empêchez-moi donc de digresser comme cela sans cesse, merdre, à la fin !).

Ainsi, mathématiquement, l′égalité

       A bon ch bon r

est parfaitement correcte ; et mes quinze watts en firent bientôt vingt-cinq, lorsque je me mis en devoir d′ajouter des quantités égales et positives, imaginaires ou réelles, aux deux termes. Or, voyez ma découverte : il y a là une source quasi infinie de nouveaux proverbes, et malgré mon humilité, je ne puis me retenir de penser que la morale y va trouver son compte. Je vous jette à la gueule quelques exemples.

       A bon chien bon rien

Étrange égalité qui fait que le chien est au néant comme le chat est au rat. Peut-on en déduire que rien n′existe d′aussi bon que le chien ? C′est là sagesse un peu chinoise à mon goût ; je ne m′aventurerai pas à sonder les conséquences de ce point de vue.

       A bon château bon râteau

Cela va de soi, et n′eût pas déplu à la comptesse de Ses Gurres ; a-t-on le droit de poser : à bon râteau, bon jardinier, voilà encore une énigme que les forces me manquent pour la résoudre (en charabia dans le texte original).

       A bon chameau bon rameau

ne traduit évidemment que ce fait biologique : le chameau est un herbivore qui broute haut. A bon chai bon rai semble plus obscur, à cause de ce rai, justement, de lumière, qui s′y glisse par quelque pertuis. Voici qui va plus avant.

       A bon changement bon rangement

En effet, pour modifier l′installation d′une pièce, il faut d′abord la mettre en désordre (par rapport à l′ex-ordre) puis la remettre en ordre (par rapport à ce désordre, le nouvel ordre pouvant être identique à ce désordre ; voyez cela, c′est juste).

       A bon chieur, bon rieur

nous ramène au chapitre des torcheculs. Je passe sur les abondantes solutions réelles, et j′attire votre haute attention sur un premier cadeau du sort, toujours mansuet.



Nous pouvons évidemment concevoir une transformation de notre égalité, telle que l′un des deux vocables seulement soit réel ; et nous en déduirons une immense série de mots non pas imaginaires, mais virtuels plutôt, qui existent à l′état latent et voltigent sans bruit autour de nos épais sourcils jaunes. Ce grand planté de vocables va enrichir notre langue d′un tas de possibilités que nous n′aurons garde, pour la plus grande gloire de Faustroll, de laisser échapper.

       A bon chapitre, bon rapitre (cf rastron)
       A bon chascal, bon rascal
       A bon chapin, bon rapin
       A bon chapon, bon rapon.

Vous voici déjà en possession de rapitre, de chascal, de chapin et de rapon. Avouez que j′ai bossé, hein. Ici, on peut même découvrir des adjectifs ; tel :

       A bon chabougri, bon rabougri ou des substantifs encore :
       A bon chorizo, bon rorizo
       A bon checul, bon recul
       A bon choyaume, bon royaume

etc.

Je vous laisse le soin de définir le sens de ces mots nouveaux... d′ailleurs, il va de soi. Vous remarquerez que lorsque l′on égale deux termes non existants, on obtient alors une série de mots que l′on peut dire non plus virtuels mais imaginaires, tels

       A bon chut bon rui
       A bon chimimoto bon rimimoto

etc., etc.

1) Il s′ensuit de ce qui précède que l′on peut selon de bonnes probabilités faire correspondre ch à r dans les diverses égalités proverbiales où ils se rencontrent. De proche en proche, il doit y avoir moyen de transformer et d′enrichir tous les proverbes de ce type:

       Tel père, tel-fils

(avec r = ch, donne : Tel pêche, tel fils, etc.)

      Chi va piano va sano

qui donne, en ôtant l′ano,

       chivapi... va s...

et

       pi = s

D′où en reportant :

       Tel pêche, telfiipi

on pourra ôter le p dans les deux termes... mais vous apercevez devant vous l′extraordinaire mine que mon modeste point de départ fait s′entrouvrir devant vos globes oculaires ébahis.



2) Il me semble que l′on doit avoir le droit (et si on ne l′a pas, on le prend) de traiter de la sorte les équations du modèle

       Qui vivra verra

(duquel on tire aussitôt : Quoi invite inerte (?) ou celles du type: Qui s′y frotte s′y pique)

Bref, la moitié au moins du dictionnaire nous manquait jusqu′ici, et comment voulez-vous parler de morale dans ces conditions-là ?



Je vous suis très faustrolliquement acquis.



Boris Vian

Paris le 20 du mois de as 83 E. P.
en la fête de S. Olibrius, augure.

Cahier 21 du Collège de ′Pataphysique
(22 sable 83 = 22 décembre 1955)

Billets connexes

Ajouter un commentaire

Les commentaires peuvent être formatés en utilisant une syntaxe wiki simplifiée.

Ajouter un rétrolien

URL de rétrolien : https://400iso.net/trackback/8

Haut de page